Game changing aux échecs.

Article de Gregory Serper, grand maître des échecs – 26 févr. 2024

Lorsque j’ai commencé à jouer aux échecs, mon club devait envoyer une équipe pour participer à une compétition nationale. Je dois préciser que, contrairement à l’équivalent américain, les compétitions nationales soviétiques étaient très compétitives et qu’il fallait se qualifier pour y participer. Comme j’étais pratiquement un débutant à ce moment-là, j’étais bien loin du compte.

Après le retour de l’équipe, notre entraîneur, Sergey Timofeevich Pinchuk, nous a raconté des histoires sur le déroulement du tournoi, à nous les enfants qui ne s’étaient pas qualifiés. L’une d’entre elles concernait un garçon qui n’avait qu’un an de plus que moi, mais notre entraîneur disait que celui-ci allait devenir non seulement Grand Maître, mais même un super Grand Maître. Nous avons alors demandé si cet enfant avait gagné le tournoi mais avons été très troublés lorsque l’entraîneur a répondu qu’il n’avait marqué qu’environ 50 % des points.

En réponse à nos questions, l’entraîneur a dit que son score n’avait pas d’importance : cet enfant possédait une compétence unique par rapport à la grande majorité de ses pairs. « Que faites-vous quand l’une de vos pièces est attaquée ? », a-t-interrogé, avant de répondre immédiatement à sa propre question : « Bien sûr, vous vous dépêchez de chercher une défense, en protégeant la pièce attaquée ou en la déplaçant sur une case sûre ».

« Alors que cet enfant » – et l’entraîneur a fait une brève pause pour souligner l’importance de ce qu’il était sur le point de révéler – « a toujours cherché à contre-attaquer les pièces de son adversaire en premier et seulement si c’était impossible, il s’occupait de sa pièce en prise ».

À vrai dire, au début, je n’ai pas réalisé la profondeur de ce simple concept, mais je me suis tout de même souvenu du nom du garçon. Plus tard, nous sommes devenus amis et, comme l’avait prédit mon entraîneur, Boris Gelfand s’est effectivement hissé au rang de super Grand Maître !

L’adage selon lequel l’attaque est la meilleure défense est bien connu et utilisé dans de nombreux sports ainsi que dans la stratégie militaire. D’ailleurs, il y a plus de 200 ans, George Washington écrivait : « … faites-leur croire que les opérations offensives sont souvent le moyen de défense le plus sûr, voire le seul (dans certains cas) ». Si ce concept est si bien connu, pourquoi n’est-il pas davantage appliqué dans les parties d’échecs ?

La réponse est simple : la psychologie humaine. Lorsque votre adversaire attaque une de vos pièces (en particulier une pièce aussi précieuse que la dame), vous raisonnez comme suit : « Oh non, ma dame est attaquée ! Est-ce que je vais la perdre ? Eh bien, il semble que je puisse la déplacer ici ou même bloquer l’attaque à l’aide d’un fou ». Ce faisant, il est si facile d’oublier la devise « L’attaque est la meilleure défense ». Il n’est pas surprenant que même les meilleurs joueurs du monde n’y pensent pas dans le feu de l’action.

Source : Chess.com